Hommage à Erika Boske

 

Hommage à Erika BOSKE

 

     Dans le quartier des Hauts-Champs où nous vivions alors, tout le monde la connaissait sous le nom de Madame Boske et, en ce qui me concerne, je ne l’ai jamais appelée autrement depuis la première fois que je l‘ai rencontrée. C’était en mars 1977 ; j’arrivais tout droit de Dunkerque. Je venais de démissionner de mon travail d’économe à l’Hôtel Frantel, travail que je combinais depuis dix-huit mois avec des études universitaires, et je battais les pavés de la métropole lilloise à la recherche d’un travail qui puisse me permettre de mieux subvenir aux besoins de ma famille. Etudiante comme moi, ma femme venait de tomber enceinte de notre premier enfant et il était urgent de bien préparer sa venue. Nous rapprocher de l’Université de Villeneuve d’Ascq où nous étions tous deux inscrits fut un premier pas ; c’est justement ce pas-là qui me conduisit à Mme Boske.

     L’appartement qui nous fut attribué par la société d’HLM appartenait au groupe de bâtiments qu’elle était chargée de surveiller. Je la revois, pétrie de toute son importance, lors de l’état des lieux réglementaire et je dois avouer que, bien que la dépassant d’une bonne tête, son autorité naturelle s’imposa tellement à moi que je la comparai d’emblée à une gardienne de prison. Au fil des mois, je compris que c’était là une apparence bourrue qu’elle se donnait afin de se faire respecter de certains drôles de locataires et de leurs turbulents rejetons. Petit à petit, sous l’austère personnage de la gardienne d’immeuble, j’appris à découvrir une femme au grand cœur qui savait  plaisanter et rire plus souvent qu’à son tour.

    Lorsque mon fils Christopher naquit en septembre de cette même année 1977, Mme Boske, son mari Walter et sa fille Lydie furent de la fête que nous organisâmes dans notre petit logement pour son baptême. Elle sut simplement partager notre joie, tout comme elle sut ensuite s’intéresser à nos problèmes. Malgré mes efforts, je ne parvenais pas à trouver un travail stable et je devais me contenter de petits boulots sporadiques qui ne me permettaient pas de joindre les deux bouts. Français de fraîche date par déclaration, je ne pouvais pas passer des concours administratifs avant un délai de trois ans. Dans le secteur privé, sévissait un racisme qui ne disait pas toujours son nom, mais dont je faisais néanmoins les frais en dépit de mes capacités professionnelles et de mes diplômes.

     Je connus des périodes de chômage ; certains mois, il n’y avait pas assez d’argent pour manger et payer le loyer. Malgré la gêne compréhensible que j’avais à parler de mes difficultés, Madame Boske les devinait et essayait de nous aider du mieux qu’elle pouvait. Et c’est ici qu’il me faut parler d’une de ses bonnes actions qui fut capitale pour mon devenir.

     Dans le bloc où nous vivions, il y avait une dame déjà âgée dont le fils travaillait au Service Expédition du journal Nord-Eclair. Lorsqu’elle sut par elle que l’entreprise employait en intérim des étudiants pendant les vacances d’été, Madame Boske s’arrangea pour présenter utilement ma candidature. Grâce à sa recommandation, non seulement je fus le seul candidat retenu mais, à l’issue du mois initialement prévu, on me proposa un poste fixe de chauffeur-livreur. Mon traitement correct à Nord-Eclair nous permit de quitter Roubaix, dès l’hiver 1978, pour emménager dans un coquet duplex qui donnait juste sur le campus universitaire de Villeneuve d’Ascq. Nous avions à portée de main la faculté de lettres, la bibliothèque, le restaurant et même la garderie universitaire dont bénéficiait Christopher durant nos heures de cours. Mon nouveau statut était celui d’étudiant le jour et de travailleur la nuit. En 1979, j’obtins ma maîtrise et, en juin de la même année, je fus admis au concours de secrétaire administratif de police, avec une affectation à Lille en vertu de mon bon classement. C’est ainsi que je quittai Nord-Eclair pour embrasser définitivement la carrière de fonctionnaire, cette carrière qui me conduira jusqu’à la retraite dont je jouis depuis quatre ans bientôt.

    Madame Boske fut, à un moment crucial de ma vie, le déclic. Elle a su très vite déceler en moi le courage et la volonté de bien faire que beaucoup préféraient ignorer par commodité ou par indifférence. La confiance qu’elle a su manifester à l’étranger que j’étais m’a toujours poussé ensuite à aller de l’avant, au mépris des embûches et  des déceptions parfois inévitables. Parce qu’elle a eu le don d’être là au bon moment, parce qu’elle a su être attentive aux préoccupations du démuni que j’étais, l’étudiant noir est devenu commandant de police, docteur ès lettres et, plus tard, attaché d’ambassade représentant la Police française dans des pays exotiques tels que le Venezuela, l’Equateur, la Jamaïque ou encore la République Centrafricaine.

   Aujourd’hui que Madame Boske n’est plus, je veux simplement lui dire, en présence de tous les siens, « MERCI, ERIKA !»

P.S. : Mme Veuve Erika Anna BOSKE, née MORAWEK, s’est endormie dans la paix du Seigneur, à l’âge de 89 ans, le 15 avril 2012. Sa dépouille a été inhumée hier dans le petit cimetière de Saint Genis Pouilly (Pays de Gex).