Ma solitude

C’est François-René de Chateaubriand qui écrivait, dans ses Œuvres complètes publiées chez Garnier en 1861 (tome 3) : « … Et si j’avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l’habitude. »

En méditant cette assertion qui émane d’un auteur unanimement reconnu comme ayant été le précurseur du romantisme, j’aurais personnellement tendance à changer le mot « habitude » par celui de « solitude ». Je m’en explique.

A la fin de l’automne dernier, alors que j’étais seul à Pont-Croix, j’ai eu comme un flash, une révélation. J’étais dans mon bureau, allongé sur le petit lit où j’ai l’habitude de sacrifier à ma sacro-sainte sieste, lorsque j’ai vu, comme en un éclair, défiler toute ma vie. J’avais 72 ans bien sonnés et j’ai réalisé avec stupeur que j’avais passé toutes ces années à me consacrer exclusivement aux autres. J’ai même pu décomposer ces 72 années en trois séquences, de 24 années bien disctinctes, qui se présentent comme il suit :

  • De ma naissance à Abomey (Bénin), le 21 juin 1953, jusqu’à la naissance de mon premier enfant, le 22 septembre 1977 à Lille (Nord), ma vie aura essentiellement tourné autour de ma famille d’origine, notamment avec l’épisode sénégalais de 1960 à 1974 où j’ai dû me mettre à travailler à l’âge de 18 ans et demi pour venir en aide à ma mère et à ma nombreuse fratrie.
  • De cette année 1977, où je vivais à Roubaix avec mon ex-femme, jusqu’à l’année 2001 où j’ai pu repartir à l’étranger avec Soad qui est devenue, dans l’intervalle, ma nouvelle compagne, ce seront de nouveau vingt-quatre autres années pendant lesquelles je me serai évertué à jouer honorablement mon rôle de père de famille : accès à la fonction publique en 1979 pour garantir à vie mon travail ; naissance en 1984, à Paris cette fois, d’un second enfant ; en 1985, accès à la propriété individuelle en faisant construire une maison à Fouju (Seine-et-Marne) ; prise en charge de ma belle-mère après le décès de son mari sénégalais en septembre 1986 ; à partir de 1990, expatriation de six années, avec toute ma famille, au Venezuela et en Équateur au titre de la coopération policière ; en juillet 1996, retour en France où je connaîtrai, cinq années durant, les affres de la séparation entre avocats, juges, notaires et huissiers. Le mot « affres » n’est pas vain : ce ne sera effectivement qu’à l’issue de dix-sept années de procédures judiciaires que je parviendrai à divorcer de mon ex-femme.
  • De 2001 où Soad et moi sommes repartis à l’étranger (Cuba, Jamaïque et Centrafrique) et, plus précisément, après le décès de sa maman morte à La Havane le 6 septembre 2001, j’aurai spécifiquement consacré mon existence à elle, à ses deux filles et à ses trois petits-enfants. Le problème des familles recomposées n’est aujourd’hui un secret pour personne. Si Soad n’a jamais été « mon » problème – je ne l’aurais pas alors épousée en justes noces le 12 avril 2014 à Plaisir… à moins d’être fou – les siens le sont vite devenus au point que j’ai choisi aujourd’hui de ne plus jamais être mis en leur présence… tout comme j’ai déjà choisi, depuis deux années, de ne plus revoir les miens propres. Un but partout, balle au centre : MOI !

C’est que j’ai fini par réaliser que j’avais passé toutes ces années à correspondre fidèlement à ce que l’on attendait de moi au point d’en oublier ma propre personne et sans en retirer la moindre forme de reconnaissance ou de gratitude ; je n’étais qu’un outil dont chacun s’est simplement servi au moment où il en avait besoin. Ne sachant combien de temps il me reste à passer sur cette terre, je déclare solennellement que je ne veux vivre désormais que pour moi. C’est mon seul être qui me servira désormais de boussole. Mon père est mort à Cotonou, en novembre 1987, à l’âge de 61 ans, à la suite d’un accident de la circulation. Le 2 mai de cette même année 1987, j’avais été moi-même victime d’un grave accident de moto survenu à Paris, accident où j’aurais pu perdre la vie. J’ai donc déjà vécu onze années de plus que mon géniteur. Mais, compte tenu précisément des causes de son décès, en matière de longévité, son exemple n’est pas probant. Pour ce qui est de mes gènes, je préfèrerais plutôt regarder du côté de ma mère, morte à Dakar, à 86 ans, ou, mieux encore, de celui de sa propre mère, décédée à Cotonou à l’âge de 101 ans. Par conséquent, pour en revenir à mes fameux cycles de 24 années, le dernier que j’entame devrait logiquement me conduire à l’âge de 96 ans. Parmi les personnes que j’ai eu l’heur de côtoyer dans mon existence figurent, en bonne place, deux vénérables dames qui ont réussi à passer ce cap fatidique : Agnès Griffon, ma chère voisine du 2, rue des Partisans à Pont-Croix, morte dans cette localité, en 2015, alors qu’elle allait avoir 99 ans ; Anne-Marie Delhumeau, l’ancienne propriétaire de ma maison de Pont-Croix, qui vient de célébrer ses 97 printemps le 23 mars dernier.

L’adage que je cultive désormais est celui du « Pour vivre heureux, vivons cachés ». J’ai expérimenté qu’il n’y avait pas, dans notre monde devenu profondément égoïste, meilleur moyen d’y parvenir que de pratiquer la solitude et non l’habitude. Et pour tous ceux qui ne manqueront pas de trouver dans cet exercice un véritable paradoxe, je leur laisse leur existence entière pour y réfléchir et proposer une meilleure solution. Moi, je n’ai plus ni l’envie, ni le temps !

Pont-Croix, 3 avril 2026