Ce premier Versailles-Mantes…

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Ce premier Versailles-Mantes…

 

     C’était certes le premier Versailles-Mantes, mais c’était la 78ème édition de cette marche de 54 kms qui nous a vus partir de la Place d’Armes, juste en face du château, dans la nuit du 26 au 27 janvier 2013. Combien étions-nous ? Entre deux et trois mille marcheurs comme à l’accoutumée ? Je ne saurais le dire, étant arrivé de bonne heure et quasiment parmi les premiers sur place. J’ai retrouvé mon ami Bruno Rolling (celui qui est avec moi sur la photo) que je n’avais plus revu depuis l’édition 2011. C’est Bruno qui m’a initié aux « joies » du Paris-Mantes en janvier 1998 et je dois confesser que, cette première fois-là, j’ai réellement souffert.

     Je m’étais mis en tête de soutenir son rythme et, au bout de 25 kms de marche, j’étais totalement carbonisé. J’ai souffert de crampes atroces qui m’ont obligé à m’arrêter plusieurs fois en chemin pour me faire masser aux différents postes de secours ; mais j’ai néanmoins réussi à terminer le parcours en 9h30. Depuis, je marche sagement, à mon propre pas, et mon temps moyen se situe généralement autour de 8h30.

     Ce dimanche a été de nouveau pour moi un véritable calvaire, mais pour d’autres raisons. La température de 6° était clémente pour la saison, surtout après les grands froids des jours précédents et, au départ, il ne pleuvait ni ne neigeait. Les choses ont commencé un peu à se compliquer lorsque nous sommes entrés dans la forêt de Marly, juste après voir passé le triangle de Rocquencourt. Par endroits, la neige durcie s’était transformée en verglas et il fallait user de grandes précautions pour ne pas glisser. La canne dont je m’étais muni m’a été d’un grand secours pour maintenir l’équilibre et, à trois heures du matin, j’avais déjà échappé à la touffeur de la forêt, sans aucun dégât à déplorer, pour emprunter sereinement la route qui conduit au plateau des Alluets.

     Cette longue route de plus de cinq kilomètres constitue mon premier temps de méditation. Dans le silencieux ballet des marcheurs qui me doublent et de ceux que moi-même je dépasse, je parviens à penser à mes morts et cette pensée me renvoie à ma propre existence. Ma méditation se fait de façon quasi-automatique en se calant sur le rythme de mes pas et de ma respiration. J’avance sur cette route sinueuse comme j’avance dans la vie. Bien qu’il y ait des gens autour de moi, pour l’essentiel, je sais que je ne puis compter que sur moi-même ; ce sont mes propres efforts qui me conduiront au but. Comme dans la vie, dans cette marche qui n’est nullement une compétition, certains arriveront plus vite au port que d’autres, sûrement ceux-là mêmes qui courent à toutes jambes alors que le réglement l’interdit. Moi, je marche tout simplement ; je me contente de marcher, dans mon corps et dans ma tête.

     A quatre heures du matin, j’avale rapidement un gobelet de soupe chaude au deuxième point de ravitaillement alors qu’il reste encore 31 kilomètres à parcourir. A cinq heures du matin, je suis dans la descente de Maule qui reste un des temps forts de la marche. La ville de Maule est située dans une cuvette, non loin de la Seine ; et il faut pouvoir en ressortir par une côte assez pentue, qui vous casse littéralement les pattes, avant de pouvoir atteindre le plateau opposé à celui des Alluets. En débouchant sur ce plateau, je suis surpris par un fort vent de face qui rend la progression un peu plus difficile. C’est le moment de serrer les dents pour pouvoir continuer à avancer. Alors que je pensais pouvoir me remettre à méditer sur la route bitumée que nous empruntons d’ordinaire, ne voilà-t-il pas que le nouveau circuit nous fait passer à travers champs sur des chemins de tracteur que des pluies récentes ont rendu impraticables. C’est le début de l’horreur, d’autant plus qu’il se met de nouveau à pleuvoir. Je vois régulièrement des marcheurs, hommes comme femmes, partir devant moi les quatre fers en l’air. Certains sont incapables de se relever par eux-mêmes. Tout le monde est crotté de façon immonde à cause des flaques de boue qui giclent à chaque passage. Malgré ma canne, je me retrouverai moi-même au tapis par trois fois. Lorsque j’ai réussi à me relever de ma dernière chute, j’ai réalisé, après avoir parcouru une centaine de mètres, que j’avais perdu ma lampe frontale dans l’histoire. J’ai dû revenir sur mes pas pour tenter de la retrouver dans la gadoue ; et elle était là, pauvre chose oubliée en plein milieu du chemin, mais qui éclairait encore de sa lueur pâle. Je mettrai deux heures pour venir à bout de ces huit kilomètres d’enfer que certains marcheurs compareront à Verdun. En retrouvant le bitume à Jumeauville, j’ai vu passer une ambulance, gyrophare en action, qui allait manifestement au secours de quelque blessé.

     Le reste du trajet a été sans grande surprise. A Senneville, au troisième point de ravitaillement, je me suis contenté d’un gobelet de chocolat chaud et j’ai aussitôt repris la route de Mantes. A 8h30, j’atteignais Mantes-Ville ; mais il restait encore un peu plus de six kilomètres avant d’arriver à Mantes-la-Jolie, notre destination finale. Là, je me suis senti pousser des ailes. Tout en méditant, j’ai redoublé d’efforts parce que je tenais à arriver assez tôt pour attraper le train de 9h55 qui devait me ramener à Plaisir. A 9h30, j’étais au gymnase de l’Association sportive mantaise, organisatrice de l’épreuve. J’effectuai le dernier pointage, récupérai ma carte et ma médaille et, d’un pas toujours alerte, repris le chemin de la gare. Quelle ne fut pas ma désillusion de constater, en y arrivant dix minutes plus tard, que je n’avais pas de liaison pour Plaisir avant 10h55 ! « La SNCF ? A nous de vous faire préférer le train ??? »

     La mort dans l’âme, il m’a fallu patienter une heure un quart sur ce quai de gare sinistre, transi de froid, mes vêtements humides me collant au corps. Une fois dans le train, j’ai eu pour compagnon de voyage un des naufragés du Versailles-Mantes, celui-là même que l’ambulance était allée secourir à Jumeauville. Il avait été contraint d’abandonner la marche au bout de 38 kms suite à une déchirure musculaire causée par sa chute dans la boue. C’était sa première participation et, à l’en croire, il n’était pas prêt de revenir.

     Une débutante qui m’a stupéfié est Frida, la fille de mon ami Anasthasio Diogo. Elle m’avait fait part de son intention de participer à la marche. Mais, n’ayant plus eu de ses nouvelles, j’avais fini par penser qu’elle avait renoncé à son projet. Non seulement elle était au départ des 54 kms, mais elle a réussi à boucler l’épreuve en moins de onze heures, unique condition requise pour se voir décerner la médaille. Bravo, Frida ! Comme me l’a écrit mon ami Bruno dans son texto, « llegar es ganar! ».

     Quant à moi, je ne puis dire encore si je participerai à l’édition de 2014. Plus qu’un exploit sportif, le Paris-Mantes (devenu à présent le Versailles-Mantes) est, depuis 1998, une façon de me prouver à moi-même que je continue à RESTER DEBOUT en dépit de l’adversité. Le jour où mes problèmes familiaux seront résolus, je passerai sûrement à autre chose. C’est en tout cas ce que je me souhaite à moi-même pour cette année 2013.

KENAVO !

                             Plaisir, 29 janvier 2013