Echange avec Arnaud Bontemps

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Dim 20/03/11

 

Révoltant. Scandaleux. Dangereux.

 

     C’est ce qui me vient à l’esprit en parcourant ces lignes de haine, écrites par un certain M. Lambert, que tu viens de nous envoyer, Raoul. Que peut-on donc y lire ? La peur de l’autre, la désinformation profonde, le mépris de la République et de ses valeurs.

     Au premier rang de nos valeurs, de celles de la République française, l’on trouve des droits. Ces droits humains, droits universels, ont été consacrés par les révolutions françaises et américaines contre l’absolutisme et la colonisation, il y a plusieurs centaines d’années. Fondements de notre République, ces droits, ce sont les libertés individuelles, collectives, l’égalité de tous les citoyens devant la loi, bref, les conditions mêmes de la démocratie ! Et qui sont critiquées dès la première phrase sous le vocable « droit-de-l’hommiste ». On peut dire que ça commence bien.

     Je ne reviendrais pas – mais j’invite chaque personne non convaincue à vérifier par elle-même la véracité de mes propos – sur les montagnes de fautes factuelles du texte, bases des propos tenus, sur la prétendue « anarchie » dans laquelle se trouveraient ces pays, sur la Turquie, pays laïque par excellence – dont la laïcité est même garantie par l’armée ! – qualifiée de manière on ne peut plus erronée de « théocratique » par M. Lambert, sur les toujours prétendues « volontés d’islamisation » des manifestants (sûrement tellement bêtes – enfin bien sûr, ce sont des Arabes – qu’ils s’empresseraient de tomber de nouveau dans ces griffes dictatoriales, desquelles ils ont tant de mal à sortir), les armes de la Libye qui viennent bien d’Europe – et notamment de France ! – et non d’URSS (mais ça fait tellement plus peur n’est-ce pas ? L’occident seul contre les méchants communistes musulmans, quelle horreur !) etc, etc.

    Mais alors, ces révoltes arabes, contre quoi se font-elles vraiment ? Contre des dictatures, tout d’abord. Maajid Nawak, directeur du think tank anglais Quilliam qui entre autres lutte contre le fondamentalisme religieux dans les société musulmanes, racontait son emprisonnement en Egypte, à Paris Match, le 3 février : « On les dénudait [les prisonniers] avant de brancher des électrodes sur leurs dents, leurs parties génitales […]. les hommes de Moubarak pouvaient très bien supplicier des enfants devant leurs parents ». Voilà une dictature. On voit difficilement comment l’après pourrait être pire que l’avant. Ces peuples devraient-ils continuer à accepter de telles pratiques ? Ils le refusent et c’est bien la preuve de leur volonté de changement positif ! Dans la foulée, interrogeons les démocraties d’Europe de l’Est tombées, après le communisme, dans un nationalisme aux relents racistes et antisémites. Fallait-il interdire aux Hongrois la démocratie si c’était pour amener Viktor Orban au pouvoir ?  Ce texte de M. Lambert, c’est d’abord la critique de ces démocraties nouveau nées, qu’au lieu d’aider à se construire dans la paix on devrait rejeter en bloc. Appliquons-nous le même raisonnement : accepterions-nous de revenir à la France absolutiste d’un Louis XIV, à l’arbitraire de la justice, de la politique, des polices, à la loi du plus fort et aux négations des libertés ?

     Ce texte est avant tout un pamphlet de haine contre les musulmans. L’Islam, religion d’amour et de tolérance au même titre que le judaïsme ou le christianisme, devient selon lui un danger, surtout contre les « chrétiens ». Mais depuis quand parle -t-on en France de contribuable « chrétien » ou « musulman » ? Les impôts sont-ils répartis en fonction de la religion ? Bien sûr que non, et heureusement, grâce au principe de laïcité ! Cette laïcité pose justement dans la fameuse loi de 1905 la suppression des budgets des cultes et la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et par là même l’égalité de tous, quelle que soit notre option religieuse, devant la loi ! La France n’est pas un pays chrétien, c’est une République Universelle ! A travers ces confusions, ce texte nauséabond entretient la peur de l’immigration et l’amalgame entre islam, étrangers, islamisme et problèmes de la France. Ce rejet d’un grand nombre de citoyens qui ont et construisent encore la France ne sert que la montée en puissance de l’extrême-droite et de ses idées. Notre république, notre laïcité deviennent des mots utilisés pour exclure une partie de la population, et monter, volonté à peine cachée, « les bons chrétiens » contre « les sauvages musulmans ». Oublie-t-on que l’Etat laïque français garantit la liberté de culte et l’égalité des citoyens ? Lamentablement, au nom de la laïcité, on détruit ses fondements mêmes.

     C’est exactement pour cela même qu’il n’y a aucune raison que nous ayons une « révolution arabe » en France. C’est absurde : y-a-t-il eu des révolutions en 1789 dans les pays qui accueillaient des Français ? Ce texte devient décidément pathétique. A ce que je sache, nous vivons en France dans une démocratie, avec des droits humains respectés, donc rien ne devrait amener une quelconque révolution. Le vrai danger, c’est la remise en cause de nos valeurs républicaines laïques : liberté, égalité, fraternité, et la scandaleuse volonté d’exclusion d’une partie de la population.

     Alors ce texte m’a révolté. Parce qu’il contient le pire de ce que le débat politique fait de mauvais en ce moment : la désinformation, la peur de l’inconnu, l’amalgame dans le but d’exclure, le refus pour les autres de nos propres libertés et de la démocratie, le rejet – en leur propre nom ! – de la République et de la laïcité. Notre République est effectivement en danger, mais s’il vous plaît, ne nous trompons pas d’adversaire : la haine des idées d’extrême-droite est-elle compatible avec la liberté et la République ?

     Les peuples arabes se sont servi d’internet pour propager, contre la dictature, de courageuses révolutions démocratiques et humaines. Nous, en France, nous y propageons la désinformation, la peur, l’exclusion. Que ces révolutions nous inspirent : révoltons-nous contre ces messages de haine et pour notre République !

Et Robert Badinter concluait, il y a peu, par ces quelques mots :

http://www.youtube.com/watch?v=DfwJQq2FmIA

     S’il était possible, ne serait-ce que pour un autre fondement de la démocratie, le pluralisme, de faire passer ce message à ceux qui auraient reçu ce texte, je t’en serais reconnaissant, Raoul.

Merci d’avance, bien à toi,

Arnaud Bontemps


Mon cher Arnaud, (1)

 

     Permets-moi, en préambule à mes propos, de te rappeler ces mots de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. »

     Lorsque je fais circuler toutes sortes de documents (généralement des blagues, mais parfois des choses un peu plus sérieuses) dans ce que je considère être le cercle étroit de mes relations, c’est convaincu d’avance que, avec mes « contacts », un franc dialogue est possible car, en dépit de la diversité de leurs opinions, voire de leurs origines, les personnes concernées demeurent à mes yeux intrinsèquement des gens de bien, des gens bien (buena gente). Le chrétien que je suis pourrait également les qualifier d’hommes de bonne volonté.

     Personnellement, je ne suis bardé d’aucune certitude et, à mon âge, il m’arrive encore de me tromper ou de faire des mauvais choix. Mais, lorsque cela se produit, le seul lésé dans l’affaire, c’est moi et personne d’autre, car j’ai toujours à cœur de « limiter la casse ». Et si, en dépit de toutes mes précautions, je heurte ou blesse autrui à mon corps défendant, je n’ai aucune gêne à m’en excuser et à tâcher de réparer, précisément pour les raisons que j’ai précédemment évoquées.

     A l’époque où je débutais ma carrière dans la police, un vieux brigadier qui travaillait sous mes ordres m’avait déclaré sans ambages, à l’issue d’une affaire de voie publique qui avait failli mal tourner : « J’aime mieux faire le boucher que le veau ». ll m’a fallu des années pour comprendre la portée de ces paroles que j’avais jugées, au prime abord, fort excessives. C’est bien la preuve que l’on n’apprend vraiment que de sa propre expérience. C’est alors que l’on réalise que les plus nobles sentiments peuvent parfois ne pas résister à l’insoutenable réalité. Il est facile de s’indigner et de critiquer lorsque l’on n’est pas en première ligne. Tous les combattants qui ont fini par craquer sous la torture n’étaient pas pour autant des salauds ni des lâches ; ils avaient juste atteint les limites de leurs possibilités d’homme : il n’y a rien de honteux à cela !

     Je me souviens, il n’y a pas si longtemps, de l’analyse enflammée que tu faisais des événements survenus en Équateur, pays que j’ai moi-même bien connu et où je compte encore de nombreux amis. Cette analyse était la tienne, celle d’un jeune homme débarqué depuis peu et jugeant avec ses yeux d’étranger. Je puis aujourd’hui te confier qu’elle était loin d’être partagée par les gens du cru qui subissaient, au quotidien, les exactions du potentat local ou qui avaient clairement identifié ses lacunes. Tout n’est jamais noir ni blanc mais, comme le dit la chanson, souvent d’un gris différent.

     J’ai retransmis ton commentaire à tous ceux de mes amis qui avaient été concernés par le message de l’ambassadeur Lambert (2). Chacun appréciera… en son âme et conscience.

Bien à toi,

RF.


(1) Il est aisé d’accéder au profil d’Arnaud Bontemps via différents canaux : Google, Twitter ou encore LinkedIn.

(2) Christian Lambert, ambassadeur de France, est décédé le 14 novembre 2022 dans sa 96ème année.